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Béranger - La petite fée


                Le Banquet des Fées de John Anster Fitzgerald

Ecouter sur DEEZER
Interprète : Jean-Louis Murat
Compositeur : Jean-Louis Murat



Pierre Jean de Béranger - (1780-1857)


La petite fée

Du miracle que je retrace
Une fée appelée Urgande,
Grande à peine de quatre doigts,
Mais de bonté vraiment bien grande.
De sa baguette un ou deux coups
Donnaient félicité parfaite.
Ah ! bonne fée, enseignez-nous
Où vous cachez votre baguette !

Dans une conque de saphir,
De huit papillons attelée,
Elle passait comme un zéphir,
Et la terre était consolée.
Les raisins mûrissaient plus doux ;
Chaque moisson était complète.
Ah ! bonne fée, enseignez-nous
Où vous cachez votre baguette !

C’était la marraine d’un roi
Dont elle créait les ministres ;
Braves gens, soumis à la loi,
Qui laissaient voir dans leurs registres.
Du bercail ils chassaient les loups
Sans abuser de la houlette.
Ah ! bonne fée, enseignez-nous
Où vous cachez votre baguette !

Les juges, sous ce roi puissant,
Etaient l’organe de la fée ;
Et par eux jamais l’innocent
Ne voyait sa plainte étouffée.
Jamais pour l’erreur à genoux
La clémence n’était muette.
Ah ! bonne fée, enseignez-nous
Où vous cachez votre baguette !

Pour que son filleul fût béni,
Elle avait touché sa couronne ;
Il voyait tout son peuple uni,
Prêt à mourir pour sa personne.
S’il venait des voisins jaloux,
On les forçait à la retraite.
Ah ! bonne fée, enseignez-nous
Où vous cachez votre baguette !


Dans un beau palais de cristal,
Hélas ! Urgande est retirée.
En Amérique tout va mal ;
Au plus fort l’Asie est livrée.
Nous éprouvons un sort plus doux ;
Mais pourtant, si bien qu’on nous traite,
Ah ! bonne fée, enseignez-nous
Où vous cachez votre baguette !



Du même auteur :
La mort du diable
La petite fée
Laideur et beauté
Le cinq mai
Le grillon
Le vieux vagabond
Les adieux de Marie Stuart
Ma République
Mon habit
Waterloo

Béranger - La mort du diable


        Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus
        Polychromie de Francisco Pacheco - Chapelle de l'université - Séville

Ecouter sur DEEZER
Interprète : Arnaud Marzorati
Sur "L'air du Vilain"



Pierre Jean de Béranger - (1780-1857)


La mort du diable

Contre les Jésuites

Du miracle que je retrace
Dans ce récit des plus succincts
Rendez gloire au grand saint Ignace,
Patron de tous nos petits saints.
Par un tour, qui serait infâme
Si les saints pouvaient avoir tort,
Au diable il a fait rendre l’âme.
Le diable est mort, le diable est mort.

Satan, l’ayant surpris à table,
Lui dit : Trinquons, ou sois honni.
L’autre accepte, mais verse au diable
Dans son vin un poison béni.
Satan boit, et, pris de colique,
Il jure, il grimace, il se tord ;
Il crève comme un hérétique.
Le diable est mort, le diable est mort.

Il est mort ! disent tous les moines ;
On n’achètera plus d’agnus.
Il est mort ! disent les chanoines ;
On ne paiera plus d’oremus.
Au conclave on se désespère :
Adieu, puissance et coffre-fort !
Nous avons perdu notre père.
Le diable est mort, le diable est mort.


L’amour sert bien moins que la crainte ;
Elle nous comblait de ses dons.
L’intolérance est presque éteinte ;
Qui rallumera ses brandons ?
À notre joug si l’homme échappe,
La vérité luira d’abord :
Dieu sera plus grand que le pape.
Le diable est mort, le diable est mort.

Ignace accourt : que l’on me donne,
Leur dit-il, sa place et ses droits.
Il n’épouvantait plus personne ;
Je ferai trembler jusqu’aux rois.
Vols, massacres, guerres ou pestes,
M’enrichiront du sud au nord.
Dieu ne vivra que de mes restes.
Le diable est mort, le diable est mort.

Tous de s’écrier : Ah ! brave homme !
Nous te bénissons dans ton fiel.
Soudain son ordre, appui de Rome,
Voit sa robe effrayer le ciel.
Un chœur d’anges, l’âme contrite,
Dit : Des humains plaignons le sort ;
De l’enfer saint Ignace hérite.
Le diable est mort, le diable est mort.



Du même auteur :
La mort du diable
La petite fée
Laideur et beauté
Le cinq mai
Le grillon
Le vieux vagabond
Les adieux de Marie Stuart
Ma République
Mon habit
Waterloo

Béranger - Les adieux de Marie Stuart


Ecouter sur DEEZER
Compositeur : Richard Wagner
Interprète : Isabella Frati



Pierre-Jean de Béranger - (1780-1857)


Les adieux de Marie Stuart

Adieu, charmant pays de France
Que je dois tant chérir!
Berceau de mon heureuse enfance,
Adieu! Te quitter c'est mourir!

Toi que j'adoptai pour patrie
Et d'où je crois me voir bannir,
Entends les adieux de Marie,
France, et garde son souvenir.

Le vent souffle, on quitte la plage,
Et, peu touché de mes sanglots,
Dieu, pour me rendre à ton rivage,
Dieu n'a point soulevé les flots!

Lorsqu'aux yeux du peuple que j'aime,
Je ceignis les lis éclatants,
Il applaudit au rang suprême
Moins qu'aux charmes de mon printemps.

En vain la grandeur souveraine
M'attend chez le sombre Écossais;
Je n'ai désiré d'être reine
Que pour régner sur des Français.

France, du milieu des alarmes
La noble fille des Stuarts,
Comme en ce jour, qui voit ses larmes,
Vers toi tournera ses regards.

Mais, Dieu! le vaisseau trop rapide
Déjà vogue sous d'autres cieux;
Et la nuit, dans un voile humide,
Dérobe tes bords à mes yeux!

Adieu, charmant pays de France
Que je dois tant chérir!
Berceau de mon heureuse enfance,
Adieu! Te quitter c'est mourir!



Du même auteur :
La mort du diable
La petite fée
Laideur et beauté
Le cinq mai
Le grillon
Le vieux vagabond
Les adieux de Marie Stuart
Ma République
Mon habit
Waterloo

Béranger - Laideur et beauté


Ecouter sur DEEZER
Interprète : Arnaud Marzorati



Pierre-Jean de Béranger - (1780-1857)


Laideur et beauté

Sa trop grande beauté m'obsède;
C'est un masque aisément trompeur.
Oui, je voudrais qu'elle fût laide,
Mais laide, laide à faire peur.
Belle ainsi, faut-il que je l'aime!
Dieu, reprends ce don éclatant!
Je le demande à l'enfer même :
Qu'elle soit laide et que je l'aime autant.

A ces mots m'apparaît le diable,
C'est le père de la laideur.
« Rendons-la, dit-il, effroyable,
« De tes rivaux trompons l’ardeur.
« J’aime assez ces métamorphoses.
« Ta belle ici vient en chantant :
« Perles, tombez ; fanez-vous, roses.
« La voilà laide et tu l’aimes autant. »

Laide! moi! dit-elle étonnée;
Elle s'approche d'un miroir,
Doute d'abord, puis, consternée,
Tombe en un morne désespoir.
« Pour moi seul tu jurais de vivre,
« Lui dis-je, à ses pieds me jetant :
« À mon seul amour il te livre.
« Plus laide encor, je t’aimerais autant. »

Ses yeux éteints fondent en larmes,
Alors sa douleur m'attendrit :
« Ah! rendez, rendez-lui ses charmes! »
Soit, répond Satan qui sourit.
Ainsi que naît la fraîche aurore,
Sa beauté renaît à l'instant.
Elle est, je crois, plus belle encore;
Elle est plus belle et moi je l'aime autant.

Vite, au miroir elle s'assure
Qu'on lui rend bien tous ses appas;
Des pleurs restent sur sa figure
Qu'elle essuie en grondant tout bas.
Satan s'envole et la cruelle
Fuit et s'écrie en me quittant :
«Jamais fille que Dieu fit belle
«Ne doit aimer qui peut l'aimer autant.»



Du même auteur :
La mort du diable
La petite fée
Laideur et beauté
Le cinq mai
Le grillon
Le vieux vagabond
Les adieux de Marie Stuart
Ma République
Mon habit
Waterloo

Béranger - Waterloo


        La bataille de Waterloo par Clément-Auguste Andrieux

Ecouter sur DEEZER
Compositeur : Jean-Louis Murat
Interprète : Jean-Louis Murat



Pierre Jean de Béranger (1780-1857)


Waterloo

De vieux soldats m'ont dit:
Grâce à ta Muse,
Le peuple enfin a des chants pour sa voix.
Ris du laurier qu'un parti te refuse ;
Consacre encor des vers à nos exploits,
Chante ce jour qu'invoquaient des perfides,
Ce dernier jour de gloire et de revers.
J'ai répondu, baissant les yeux humides
Son nom jamais n'attristera mes vers,

Qui, dans Athènes, au nom de Chéronée
Mêla jamais des sons harmonieux ?
Par la fortune Athènes détrônée
Maudit Philippe, et douta de ses dieux.
Un jour pareil voit tomber notre empire,
Voit l'étranger nous rapporter des fers,
Voit des Français lâchement leur sourire.
Son nom jamais n'attristera mes vers.

Périsse enfin le géant des batailles !
Disaient les rois: peuples, accourez tous.
La Liberté sonne ses funérailles ;
Par vous sauvés, nous régnerons par vous.
Le géant tombe, et ces nains sans mémoire
A l'esclavage ont voué l'univers.
Des deux côtés ce jour trompa la Gloire.
Son nom jamais n'attristera mes vers.

Mais quoi! déjà les hommes d'un autre âge
De ma douleur se demandent l'objet.
Que leur importe en effet ce naufrage ?
Sur le torrent leur berceau surnageait.
Qu'ils soient heureux ! leur astre, qui se lève,
Du jour funeste efface les revers.
Mais, dût ce jour n'être plus qu'un vain rêve,
Son nom jamais n'attristera mes vers.



Du même auteur :
La mort du diable
La petite fée
Laideur et beauté
Le cinq mai
Le grillon
Le vieux vagabond
Les adieux de Marie Stuart
Ma République
Mon habit
Waterloo

Béranger - Le grillon


Ecouter sur DEEZER
Compositeur : Jean-Philippe Rameau
Interprète : Regina Resnik



Pierre Jean de Béranger (1780-1857)


Le grillon

Au coin de l'âtre oú je tisonne
En rêvant à je ne sais quoi,
Petit grillon, chante avec moi,
Qui, déjà vieux, toujours chansonne,

Petit grillon, petit grillon, n'ayons ici,
N'ayons du monde aucun souci.

N'es-tu pas Sylphe et petit page
De quelque fée au doux pouvoir
Qui t'adresse à moi pour savoir
À quoi le coeur sert à mon âge.

Au coin du feu, tous deux à l'aise
Chantant, l'un par l'autre ègayés,
Prions Dieu de vivre oubliés,
Toi dans ton trou, et moi sur ma chaise.



Du même auteur :
La mort du diable
La petite fée
Laideur et beauté
Le cinq mai
Le grillon
Le vieux vagabond
Les adieux de Marie Stuart
Ma République
Mon habit
Waterloo

Béranger - Ma République


Proclamation de la IIIe République le 4 septembre 1870 - Document BNF

Ecouter sur DEEZER
Compositeur : Jean-Louis Murat
Interprète : Jean-Louis Murat



Pierre Jean de Béranger (1780-1857)


Ma République

J’ai pris goût à la république
Depuis que j’ai vu tant de rois.
Je m’en fais une, et je m’applique
À lui donner de bonnes lois.
On n’y commerce que pour boire,
On n’y juge qu’avec gaîté ;
Ma table est tout son territoire ;
Sa devise est la liberté.

Amis, prenons tous notre verre :
Le sénat s’assemble aujourd’hui.
D’abord, par un arrêt sévère,
À jamais proscrivons l’ennui.
Quoi ! proscrire ? Ah ! ce mot doit être
Inconnu dans notre cité.
Chez nous l’ennui ne pourra naître :
Le plaisir suit la liberté.

Du luxe, dont elle est blessée,
La joie ici défend l’abus ;
Point d’entraves à la pensée,
Par ordonnance de Bacchus.
À son gré que chacun professe
Le culte de sa déité ;
Qu’on puisse aller même à la messe :
Ainsi le veut la liberté.

La noblesse est trop abusive :
Ne parlons point de nos aïeux.
Point de titre, même au convive
Qui rit le plus ou boit le mieux.
Et si quelqu’un, d’humeur traîtresse,
Aspirait à la royauté,
Plongeons ce César dans l’ivresse,
Nous sauverons la liberté.

Trinquons à notre république,
Pour voir son destin affermi.
Mais ce peuple si pacifique
Déjà redoute un ennemi :
C’est Lisette qui nous rappelle
Sous les lois de la volupté.
Elle veut régner, elle est belle ;
C’en est fait de la liberté.



Du même auteur :
La mort du diable
La petite fée
Laideur et beauté
Le cinq mai
Le grillon
Le vieux vagabond
Les adieux de Marie Stuart
Ma République
Mon habit
Waterloo

Béranger - Mon habit


Ecouter sur DEEZER
Compositeur : Charles Gounod
Interprète : Arnaud Marzorati



Pierre Jean de Béranger (1780-1857)


Mon habit

Sois-moi fidèle, ô pauvre habit que j'aime !
Ensemble nous devenons vieux.
Depuis dix ans je te brosse moi-même,
Et Socrate n'eut pas fait mieux !
Quand le sort à ta mince étoffe
Livrerait de nouveaux combats,
Imite-moi, résiste en philosophe:
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

Je me souviens, car j'ai bonne mémoire,
De premier jour où je te mis.
C'était ma fête, et pour comble de gloire,
Tu fus chanté par mes amis.
Ton indigence, qui m'honore,
Ne m'a point banni de leur bras,
Tous ils sont prêts à nous fêter encore:
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

A ton revers j'admire une reprise;
C'est encore au doux souvenir.
Feignant un jour de fuir la tendre Lise,
Je sens sa main me retenir.
On te déchire, et cet outrage
Auprès d'elle enchaîne mes pas.
Lisette a mis deux jours à tant d'ouvrage:
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

Ne crains plus tant ces jours de courses vaines
Où notre destin fut pareil;
Ces jours mêlés de plaisirs et de peines,
Mêlés de pluie et de soleil.
Je dois bientôt, il me le semble,
Mettre pour jamais habit bas.
Attends un peu; nous finirons ensemble:
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.



Du même auteur :
La mort du diable
La petite fée
Laideur et beauté
Le cinq mai
Le grillon
Le vieux vagabond
Les adieux de Marie Stuart
Ma République
Mon habit
Waterloo

Béranger - Le vieux vagabond

Ecouter sur DEEZER
Compositeur : Pierre Jean de Béranger
Interprète : Arnaud Marzorati



Pierre Jean de Béranger (1780-1857)


Le vieux vagabond

Dans ce fossé cessons de vivre,
Je finis vieux, infirme et las.
Les passants vont dire: il est ivre!
Tant mieux: Ils ne me plaindront pas.
J'en vois qui détournent la tête;
D'autres me jettent quelques sous.
Courez vite; allez à la fête,
Vieux vagabond, je puis mourir sans vous.

Oui, je meurs ici de vieillesse,
Parce qu'on ne meurt pas de faim.
J'espérais voir de ma détresse
L'hôpital adoucir la fin.
Mais tout est plein dans chaque hospice,
Tant le peuple est infortuné.
La rue, hélas! fut ma nourrice:
Vieux vagabond, mourons où je suis né.

Aux artisans, dans mon jeune âge,
J'ai dit: qu'on m'enseigne un métier.
Va, nous n'avons pas trop d'ouvrage,
Répondaient-ils; va mendier.
Riches qui me disiez: Travaille,
J'eus bien des os de vos repas;
J'ai bien dormi sur votre paille:
Vieux vagabond, je ne vous maudis pas.

J'aurais pu voler, moi pauvre homme;
Mais non: mieux vaut tendre la main:
Au plus, j'ai dérobé la pomme
Qui mûrit au bord du chemin.
Vingt fois pourtant on me verrouille
Dans les cachots, de par le roi.
De mon seul bien l'on me dépouille:
Vieux vagabond, le soleil est à moi.

La pauvre a-t-il une patrie?
Que me font vos vins et vos blés,
Votre gloire et votre industrie,
Et vos orateurs assemblés?
Dans vos murs ouverts à ses armes,
Lorsque l'étranger s'engraissait,
Comme un sot j'ai versé des larmes:
Vieux vagabond, sa main me nourrissait.

Comme un insecte, fait pour nuire,
Hommes, que ne m'écrasiez vous?
Ah! plutôt deviez m'instruire
A travailler au bien de tous.
Mis à l'abri du vent contraire
Le ver fût devenu fourmi;
Je vous aurais chéris en frère:
Vieux vagabond, je meurs votre ennemi.



Du même auteur :
La mort du diable
La petite fée
Laideur et beauté
Le cinq mai
Le grillon
Le vieux vagabond
Les adieux de Marie Stuart
Ma République
Mon habit
Waterloo

Béranger - Le cinq mai

La mort de Napoléon Ier le 5 mai 1821 par Charles Auguste DE STEUBEN

Ecouter sur DEEZER
Composé et interprété
par Jean-Louis Murat



Pierre Jean de Béranger (1780-1857)


Le cinq mai

Des Espagnols m'ont pris sur leur navire,
Aux bords lointains où tristement j'errais.
Humble débris d'un héroïque empire,
J'avais dans l'Inde exiler mes regrets.
Mais loin du Cap, après cinq ans d'absence,
Sous le soleil, je vogue plus joyeux.
Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux,

Dieux ! le pilote a crié Sainte-Hélène !
Et voilà donc où languit le héros!
Bons Espagnols, là s'éteint votre haine;
Nous maudissons ses fers et ses bourreaux
Je ne puis rien, rien pour sa délivrance
Le temps n'est plus des trépas glorieux!
Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.

Peut-être il dort, ce boulet invincible
Qui fracassa vingt trônes à la fois.
Ne peut-il pas, se relevant terrible,
Aller mourir sur la tête des rois ?
Ah ! ce rocher repousse l'espérance
L'aigle n'est plus dans le secret des dieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.

Il fatiguait la Victoire à le suivre;
Elle était lasse; il ne l'attendit pas;
Trahi deux fois, ce grand homme a su vivre;
Mais quels serpents environnent ses pas!
De tout laurier un poison est l'essence;
La mort couronne un front victorieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France;
La main d'un fils me fermera les yeux.

Dés qu'on signale une nef vagabonde,
"Serait-ce lui ? disent les potentats :
"Vient-il encor redemander le monde ?
"Armons soudain deux millions de soldats."
Et lui, peut-être accablé de souffrance,
A la patrie adresse ses adieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.

Grand de génie et grand de caractère,
Pourquoi du sceptre arma-t-il son orgueil ?
Bien au-dessus des trônes de la terre
Il apparaît brillant sur cet écueil.
Sa gloire est là comme le phare immense
D'un nouveau monde et d'un monde trop vieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.

Bons Espagnols, que voit-on au rivage ?
Un drapeau noir ! ah, grands dieux, je frémis
Quoi ! lui, mourir ! ô gloire ! quel veuvage !
Autour de moi pleurent ses ennemis.
Loin de ce roc nous fuyons en silence
L'astre du jour abandonne les cieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.



Du même auteur :
La mort du diable
La petite fée
Laideur et beauté
Le cinq mai
Le grillon
Le vieux vagabond
Les adieux de Marie Stuart
Ma République
Mon habit
Waterloo