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Cocteau - Grenade


Ecouter la version chantée
Interprétation : Colombe Frézin
Composition : Hélène Triomphe
- Diffusé par DEEZER -




Jean Cocteau - (1889-1963)


Grenade

La nuit faisait sécher ses linges
Et ses linges étaient demeures
Les hommes qui vivent qui meurent
De ces maisons étaient les songes.

On entendait des chiens des claques
Des mains gitanes des cloches
Tout cela comme au fond d'un lac
Comme un mouchoir sur une bouche.

L'hôtel était orné de plantes
Il donnait à pic sur les vagues
Des vagues extrêmement lentes
Des vagues extrêmement vagues.

Une montagne d'eaux et d'arbres
A perdu ceux qui la chantèrent
Ses poètes et ses arabes
C'est ce que disent les guitares



Du même auteur :
Fête de Bordeaux
Grenade
Hommage à Erik Satie
Îles
La mort n'agit pas elle-même
Mes soeurs, n'aimez pas les marins
Portrait d'Henri Rousseau
Souvenirs d'enfance

Ronsard - Aller en marchandise aux Indes précieuses


Ecouter la version chantée
par Colombe Frézin et Serge Bouzouki
Composition : Serge Renard
- Diffusé par DEEZER -




Pierre de Ronsard - (1524-1585)

Amours diverses


Aller en marchandise aux Indes précieuses

Aller en marchandise aux Indes précieuses
Sans acheter ni or ni parfum ni joyaux,
Hanter, sans avoir soif, les sources et les eaux,
Fréquenter sans bouquets les fleurs délicieuses,

Courtiser et chercher les Dames amoureuses,
Être toujours assise au milieu des plus beaux
Et ne sentir d’Amour ni flèches ni flambeaux,
Ma Dame, croyez-moi, sont choses monstrueuses.

C’est se tromper soi-même : aussi toujours j’ai cru
Qu’on pouvait s’échauffer en s’approchant du feu
Et qu’en prenant la glace et la neige on se gèle.

Puis il est impossible, étant si jeune et belle,
Que votre coeur gentil d’Amour ne soit ému,
Sinon d’un grand brasier, au moins d’une étincelle.


Charles Cros - Tsigane



Ecouter sur DEEZER
Compositeur : Serge Renard
Interprète : Colombe Frezin




Charles Cros - (1842-1888)

Le coffret de santal


Tsigane

Dans la course effarée et sans but de ma vie
Dédaigneux des chemins déjà frayés, trop longs,
J’ai franchi d’âpres monts, d’insidieux vallons.
Ma trace avant longtemps n’y sera pas suivie.

Sur le haut des sommets que nul prudent n’envie,
Les fins clochers, les lacs, frais miroirs, les champs blonds
Me parlent des pays trop tôt quittés. Allons,
Vite ! vite ! en avant. L’inconnu m’y convie.

Devant moi, le brouillard recouvre les bois noirs.
La musique entendue en de limpides soirs
Résonne dans ma tête au rhythme de l’allure.

Le matin, je m’éveille aux grelots du départ,
En route ! Un vent nouveau baigne ma chevelure,
Et je vais, fier de n’être attendu nulle part.


Desnos - L’épitaphe


    Interprètes : Colombe Frézin et Serge Bouzouki / Compositeur : Serge Renard
Ecouter la version audio
Compositeur : Serge Renard
Interprètes : Colombe Frézin et Serge Bouzouki
- Diffusé par DEEZER -



Robert Desnos - (1900-1945)


L’épitaphe

J’ai vécu dans ces temps et depuis mille années
Je suis mort. Je vivais, non déchu mais traqué.
Toute noblesse humaine étant emprisonnée
J’étais libre parmi les esclaves masqués.

J’ai vécu dans ces temps et pourtant j’étais libre.
Je regardais le fleuve et la terre et le ciel.
Tourner autour de moi, garder leur équilibre
Et les saisons fournir leurs oiseaux et leur miel.

Vous qui vivez qu’avez-vous fait de ces fortunes ?
Regrettez-vous les temps où je me débattais ?
Avez-vous cultivé pour des moissons communes ?
Avez-vous enrichi la ville où j’habitais ?

Vivants, ne craignez rien de moi, car je suis mort.
Rien ne survit de mon esprit ni de mon corps.


Musset - La nuit d'août


        Alfred de Musset

Ecouter sur DEEZER
Interprétation : Colombe Frézin et Chris Papin
Composition : Helène Triomphe




Alfred de Musset - (1810-1857)


La nuit d'août

La partie chantée est en bleu

LA MUSE

Depuis que le soleil, dans l'horizon immense,
A franchi le Cancer sur son axe enflammé,
Le bonheur m'a quittée, et j'attends en silence
L'heure où m'appellera mon ami bien-aimé.
Hélas ! depuis longtemps sa demeure est déserte ;
Des beaux jours d'autrefois rien n'y semble vivant.
Seule, je viens encor, de mon voile couverte,
Poser mon front brûlant sur sa porte entr'ouverte,
Comme une veuve en pleurs au tombeau d'un enfant.

LE POÈTE

Salut à ma fidèle amie !
Salut, ma gloire et mon amour !
La meilleure et la plus chérie
Est celle qu'on trouve au retour.
L'opinion et l'avarice
Viennent un temps de m'emporter.
Salut, ma mère et ma nourrice !
Salut, salut consolatrice !
Ouvre tes bras, je viens chanter.

LA MUSE

Pourquoi, coeur altéré, coeur lassé d'espérance,
T'enfuis-tu si souvent pour revenir si tard ?
Que t'en vas-tu chercher, sinon quelque hasard ?
Et que rapportes-tu, sinon quelque souffrance ?
Que fais-tu loin de moi, quand j'attends jusqu'au jour ?
Tu suis un pâle éclair dans une nuit profonde.
Il ne te restera de tes plaisirs du monde
Qu'un impuissant mépris pour notre honnête amour.
Ton cabinet d'étude est vide quand j'arrive ;
Tandis qu'à ce balcon, inquiète et pensive,
Je regarde en rêvant les murs de ton jardin,
Tu te livres dans l'ombre à ton mauvais destin.
Quelque fière beauté te retient dans sa chaîne,
Et tu laisses mourir cette pauvre verveine
Dont les derniers rameaux, en des temps plus heureux,
Devaient être arrosés des larmes de tes yeux.
Cette triste verdure est mon vivant symbole ;
Ami, de ton oubli nous mourrons toutes deux,
Et son parfum léger, comme l'oiseau qui vole,
Avec mon souvenir s'enfuira dans les cieux.

LE POÈTE

Quand j'ai passé par la prairie,
J'ai vu, ce soir, dans le sentier,
Une fleur tremblante et flétrie,
Une pâle fleur d'églantier.
Un bourgeon vert à côté d'elle
Se balançait sur l'arbrisseau ;
Je vis poindre une fleur nouvelle ;
La plus jeune était la plus belle :
L'homme est ainsi, toujours nouveau.

LA MUSE

Hélas ! toujours un homme, hélas ! toujours des larmes !
Toujours les pieds poudreux et la sueur au front !
Toujours d'affreux combats et de sanglantes armes ;
Le coeur a beau mentir, la blessure est au fond.
Hélas ! par tous pays, toujours la même vie :
Convoiter, regretter, prendre et tendre la main ;
Toujours mêmes acteurs et même comédie,
Et, quoi qu'ait inventé l'humaine hypocrisie,
Rien de vrai là-dessous que le squelette humain.
Hélas ! mon bien-aimé, vous n'êtes plus poète.

Rien ne réveille plus votre lyre muette ;
Vous vous noyez le coeur dans un rêve inconstant ;
Et vous ne savez pas que l'amour de la femme
Change et dissipe en pleurs les trésors de votre âme,
Et que Dieu compte plus les larmes que le sang.

LE POÈTE

Quand j'ai traversé la vallée,
Un oiseau chantait sur son nid.
Ses petits, sa chère couvée,
Venaient de mourir dans la nuit.
Cependant il chantait l'aurore ;
Ô ma Muse, ne pleurez pas !
À qui perd tout, Dieu reste encore,
Dieu là-haut, l'espoir ici-bas.

LA MUSE

Et que trouveras-tu, le jour où la misère
Te ramènera seul au paternel foyer ?
Quand tes tremblantes mains essuieront la poussière
De ce pauvre réduit que tu crois oublier,
De quel front viendras-tu, dans ta propre demeure,
Chercher un peu de calme et d'hospitalité ?
Une voix sera là pour crier à toute heure :
Qu'as-tu fait de ta vie et de ta liberté ?
Crois-tu donc qu'on oublie autant qu'on le souhaite ?
Crois-tu qu'en te cherchant tu te retrouveras ?
De ton coeur ou de toi lequel est le poète ?
C'est ton coeur, et ton coeur ne te répondra pas.
L'amour l'aura brisé ; les passions funestes
L'auront rendu de pierre au contact des méchants ;
Tu n'en sentiras plus que d'effroyables restes,
Qui remueront encor, comme ceux des serpents.
Ô ciel ! qui t'aidera ? que ferai-je moi-même,
Quand celui qui peut tout défendra que je t'aime,
Et quand mes ailes d'or, frémissant malgré moi,
M'emporteront à lui pour me sauver de toi ?
Pauvre enfant ! nos amours n'étaient pas menacées,
Quand dans les bois d'Auteuil, perdu dans tes pensées,
Sous les verts marronniers et les peupliers blancs,
Je t'agaçais le soir en détours nonchalants.
Ah ! j'étais jeune alors et nymphe, et les dryades
Entr'ouvraient pour me voir l'écorce des bouleaux,
Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades
Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux.
Qu'as-tu fait, mon amant, des jours de ta jeunesse ?
Qui m'a cueilli mon fruit sur mon arbre enchanté ?
Hélas ! ta joue en fleur plaisait à la déesse
Qui porte dans ses mains la force et la santé.
De tes yeux insensés les larmes l'ont pâlie ;
Ainsi que ta beauté, tu perdras ta vertu.
Et moi qui t'aimerai comme une unique amie,
Quand les dieux irrités m'ôteront ton génie,
Si je tombe des cieux, que me répondras-tu ?

LE POÈTE

Puisque l'oiseau des bois voltige et chante encore
Sur la branche où ses oeufs sont brisés dans le nid ;
Puisque la fleur des champs entr'ouverte à l'aurore,
Voyant sur la pelouse une autre fleur éclore,
S'incline sans murmure et tombe avec la nuit,

Puisqu'au fond des forêts, sous les toits de verdure,
On entend le bois mort craquer dans le sentier,
Et puisqu'en traversant l'immortelle nature,
L'homme n'a su trouver de science qui dure,
Que de marcher toujours et toujours oublier ;

Puisque, jusqu'aux rochers tout se change en poussière ;
Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain ;
Puisque c'est un engrais que le meurtre et la guerre ;
Puisque sur une tombe on voit sortir de terre
Le brin d'herbe sacré qui nous donne le pain ;

Ô Muse ! que m'importe ou la mort ou la vie ?
J'aime, et je veux pâlir ; j'aime et je veux souffrir ;
J'aime, et pour un baiser je donne mon génie ;
J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie
Ruisseler une source impossible à tarir.

J'aime, et je veux chanter la joie et la paresse,
Ma folle expérience et mes soucis d'un jour,
Et je veux raconter et répéter sans cesse
Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse,
J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour.

Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,
Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé.
Aime, et tu renaîtras ; fais-toi fleur pour éclore.
Après avoir souffert, il faut souffrir encore ;
Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé.


Ronsard - Il faisait chaud


                Daphnis et Chloé par Pâris Bordone (1500-1571)

Ecouter la version chantée
par Serge Bouzouki et Colombe Frezin
Composition : Serge Renard
- Diffusé par DEEZER -



Pierre de Ronsard - (1524-1585)


Il faisait chaud

Il faisait chaud et le somme coulant
Se distillait dans mon âme songearde,
Quand l’incertain d’une idole gaillarde
Fut doucement mon dormir affolant

Panchant sous moi son bel ivoire blanc
Et m’y tirant sa langue frétillarde
Me baisottait d’une lévre mignarde
Bouche sur bouche et le flanc sur le flanc

Que de corail, que de lys, que de roses,
Ce me semblait à pleines mains descloses
Tâtais-je lors entre deux maniements ?

Mon Dieu, mon Dieu, de quelle douce haleine,
De quelle odeur était sa bouche pleine,
De quels rubis et de quels diamants ?


Max Jacob - Invitation au voyage



Ecouter la version chantée
Interprétation : Colombe Frezin
Composition : Serge Renard
- Diffusé par DEEZER -



Max Jacob - Le laboratoire central


Invitation au voyage

Les trains! Les trains!
Par les tunnels étreints
Ont fait de ces cabarets roses
Où les tziganes vont leur train
Les tziganes aux valses roses
Des îles chastes de boulingrins.

Il passe une automobile
Il passe de fragiles rentières
Comme sacs à loto mobile
Vers des parcs aux dous ombrages
Je t'invite ma chère Elise.
Elise! Je t'invite au voyage
Vers ces palais de Venise.

Pour cueillir des fleurs aux rameaux
Nous déposerons nos vélos
Devant les armures hostiles
Des grillages modern-style
Nous déposerons nos machines
Pour les décorer d'aubépines
Nous regarderons couler l'eau
En buvant des menthes à l'eau.

Peut-être que sexagénaires
Nous suivrons un jour ces rivières
Dans d'écarlates automates
Dont nous serons propriétaires!
Mais en ces avenirs trop lents
Les chevaux des Panhard
Ne sont-ils pas volants?

A vendre: quatre véritables déserts
A proximité du chemin de fer,
S'adresser au propriétaire-notaire
Monsieur Chocarneau
18, boulevard Carnot.



Du même auteur :
Cimetière
Exhortation
Il se peut qu'un rêve étrange
Invitation au voyage
Invitation au voyage
L'amour du prochain
La roue du moulin
Mille regrets
Que penser de mon salut
Le petit paysan
Villonelle

Rimbaud - Ophélie

        Ophélie Parmi les fleurs - Odilon Redon

Ecouter sur DEEZER
Composé et interprété
par Richard Ankri
Ecouter sur DEEZER
Composé et interprété
par Jean-Marc Versini




Arthur Rimbaud (1854 – 1891)


Ophélie

Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
- On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir,
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
- Un chant mystérieux tombe des astres d’or.

II

Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
- C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;

C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
Que ton coeur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;

C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l’Infini terrible effara ton oeil bleu !

III

- Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.



Ecouter sur DEEZER
Interprété par Colombe Frezin
Musique de Serge Renard
Une version moderne
interprétée par Adov Carillon
- Diffusé par DEEZER -

Jean cocteau - La mort n'agit pas elle-même


 Chanté par Colombe Frézin - Musique : H. Triomphe, S. Bouzouki et D. Charnay

Ecouter sur DEEZER
Interprète : Colombe Frézin
Composition : Hélène Triomphe



Jean-Cocteau - (1889-1963)


La mort n'agit pas elle-même

La mort n'agit pas elle-même
Elle a partout des spadassins
Des bourreaux et des assasins
Pour s'approprier ce qu'elle aime
La mort n'agit pas elle-même
Elle a partout des spadassins

La mort donne assise ses ordres
Chacun a la sienne chez soi
Près de mon lit elle s'assoit
Charmante douce prête à mordre
La mort donne assise ses ordres
Chacun a la sienne chez soi

Pour prendre ses morts et ses mortes
La mort a des millier de mains
Dans les maisons, sur les chemins
Par les fenêtres, par les portes
Pour prendre ses morts et ses mortes
La mort a des millier de mains

C'est pourquoi je n'ai pas peur d'elle
Puisqu'elle est autre qu'elle n'est
Puisque son célèbre potrait
Ne ressemble pas au modèle
C'est pourquoi je n'ai pas peur d'elle
Puisqu'elle est autre qu'elle n'est



Du même auteur :
Fête de Bordeaux
Grenade
Hommage à Erik Satie
Îles
La mort n'agit pas elle-même
Mes soeurs, n'aimez pas les marins
Portrait d'Henri Rousseau
Souvenirs d'enfance

Desnos - Lisbonne


    Interprète : Colombe Frézin / Compositeur : Serge Bouzouki
Colombe Frézin a sélectionné une série d'azulejos et de vues de Lisbonne

Ecouter la version
Composée et interprétée
par Alain Barrière
- Diffusé par DEEZER -



Robert Desnos (1900-1945)


    Extrait de

Siramour

Version Alain Barrière

Nous irons à Lisbonne
Âme lourde et coeur gai
Cueillir la belladone
Au jardin que j'avais


Que Lisbonne est jolie
La fumée des vapeurs
Sous la brise mollie
Prends des formes de fleurs
Jadis une sirène
À Lisbonne vivait
Semez, semez la graine
Au jardin que j'avais

Semez, semez la graine
Je connais la chanson
Que chante la sirène
Aux pieds de sa maison
Je connais la sirène
Je connais sa chanson
Voyez sa robe traîne
Et charme les poissons


Rimbaud - L'étoile a pleuré rose


Ecouter sur DEEZER
Interprété par Colombe Frézin
sur une musique d'Hélène Triomphe




Arthur Rimbaud - (1854-1891)


L’étoile a pleuré rose

L’étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles,
L’infini roulé blanc de ta nuque à tes reins ;
La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles
Et l’Homme saigné noir à ton flanc souverain.


Hugo - Chanson en canot


Ecouter sur DEEZER
Composé et interprété
par Colette Magny



Victor Hugo - Toute la Lyre - 1862


Chanson en canot

Les gueules de loup sont des bêtes,
Les gueules de loup sont des fleurs,
Et vivent les femmes bien faites,
La Seine et les grandes chaleurs!

Je m'amuse et je me promène.
Amis, ayons congé! Versons
Le dimanche sur la semaine,
Et sur tous les jours des chansons.
Les bois sont pleins de pâquerettes,
De geais et de merles siffleurs.
Les gueules de loup sont des bêtes,
Les gueules de loup sont des fleurs.

Vacances sans trêve! Est-il sage
De s'ennuyer six jours sur sept?
Victoire m'attend au passage
Avec une fleur au corset.
Donc, amis, Victoire et conquêtes!
Les hommes joyeux sont meilleurs.
Les gueules de loup sont des bêtes,
Les gueules de loup sont, des fleurs.

Le bon Dieu n'ôte pas leurs ailes
Aux papillons passé midi;
Les roses sont tout aussi belles
Le mercredi que le jeudi,
Et les dimanches et les fêtes
N'ajoutent rien à leurs couleurs.
Les gueules de loup sont des bêtes,
Les gueules de loup sont des fleurs.

Ô prêtre, en quelle erreur tu tombes!
Est-ce qu'on voit, à certains jours,
Cypris dételer ses colombes
Du char stupéfait de l'amour?
Les nids sont-ils dans leurs retraites
Moins tendres et moins querelleurs?
Les gueules de loup sont des bêtes,
Les gueules de loup sont des fleurs.

Papas et maris, vieux bonshommes,
Je ne m'occupe pas de vous;
Donc ne venez point où nous sommes
Troubler la fête des yeux doux.
Je ne veux savoir où vous êtes
Qu'afin de tâcher d'être ailleurs.
Les gueules de loup sont des bêtes,
Les gueules de. loup sont des fleurs.

Marthe, il faut qu'on s'enrégimente
Dans le régiment de Vénus,
Et que chacun ait une amante,
Et je veux baiser tes pieds nus.
Ça, mesdames, êtes-vous prêtes?
Les amours sont les racoleurs.
Les gueules de loup. sont des. bêtes,
Les gueules de loup sont des fleurs.

Marthe apparaît à sa lucarne.
Lise m'appelle et me répond.
Choisissez: la Seine, ou la Marne?
Asnières, ou Joinville-le-Pont?
Partons, l'aurore est sur nos têtes,
Gais bateliers, gais bateleurs!
Les gueules de loup sont des bêtes,
Les gueules de loup sont des fleurs.

Parfois, en rêve, je me sauve
Vers l'océan bouleversé,
Trop étroit pour ma chanson fauve,
Chantant son refrain insensé!
Mais Lise, à travers les tempêtes,
Me fait des pieds de nez railleurs.
Les gueules de loup sont des bêtes,
Les gueules de loup sont des fleurs.

Marthe et Lise, amis, sont gentilles.
Embrassons-les à tout moment.
Prendre un baiser aux belles filles,
C'est les traiter honnêtement.
Il sied d'être toujours honnêtes,
Donc il faut être un peu voleurs.
Les gueules de loup sont des bêtes,
Les gueules de loup sont des fleurs.



Ecouter sur DEEZER
Par Cathy Fernandez et Colombe Frézin
sur une musique de Colette Magny

Musset - Venise


        Interprété par Christopher Goldsack
        Sur une musique (et un texte adapté) de Charles Gounod


La version originale de Musset
Interprétée par Colombe Frézin
Composition : Hélène Triomphe
- Diffusé par DEEZER -




Alfred de Musset - (1810-1857)


Venise

Dans Venise la rouge,
Pas un bateau qui bouge,
Pas un pêcheur dans l'eau,
Pas un falot.

Seul, assis à la grève,
Le grand lion soulève,
Sur l'horizon serein,
Son pied d'airain.

Autour de lui, par groupes,
Navires et chaloupes,
Pareils à des hérons
Couchés en ronds,

Dorment sur l'eau qui fume,
Et croisent dans la brume,
En légers tourbillons,
Leurs pavillons.

La lune qui s'efface
Couvre son front qui passe
D'un nuage étoilé
Demi-voilé.

Ainsi, la dame abbesse
De Sainte-Croix rabaisse
Sa cape aux larges plis
Sur son surplis.

Et les palais antiques,
Et les graves portiques,
Et les blancs escaliers
Des chevaliers,

Et les ponts, et les rues,
Et les mornes statues,
Et le golfe mouvant
Qui tremble au vent,

Tout se tait, fors les gardes
Aux longues hallebardes,
Qui veillent aux créneaux
Des arsenaux.

Ah! maintenant plus d'une
Attend, au clair de lune,
Quelque jeune muguet,
L'oreille au guet.

Pour le bal qu'on prépare,
Plus d'une qui se pare,
Met devant son miroir
Le masque noir.

Sur sa couche embaumée,
La Vanina pâmée
Presse encor son amant,
En s'endormant ;

Et Narcissa, la folle,
Au fond de sa gondole,
S'oublie en un festin
Jusqu'au matin.

Et qui, dans l'Italie,
N'a son grain de folie ?
Qui ne garde aux amours
Ses plus beaux jours ?

Laissons la vieille horloge
Au palais du vieux doge
Lui compter de ses nuits
Les longs ennuis.

Comptons plutôt, ma belle,
Sur ta bouche rebelle
Tant de baisers donnés...
Ou pardonnés.

Comptons plutôt tes charmes,
Comptons les douces larmes,
Qu'à nos yeux a coûté
La volupté!


Musset - La nuit de Mai

        Illustration d'Eugène Lami (1800-1890)
Ecouter sur DEEZER
Interprété par Colombe Frezin et Chris Papin
sur une musique d'Hélène Triomphe




Alfred de Musset - (1810-1857)

Poésies Nouvelles


La Nuit de Mai


Poète, prends ton luth et me donne un baiser ;
La fleur de l’églantier sent ses bourgeons éclore.
Le printemps naît ce soir ; les vents vont s’embraser,
Et la bergeronnette, en attendant l’aurore,
Aux premiers buissons verts commence à se poser.
Poète, prends ton luth et me donne un baiser.

LE POÈTE.

Comme il fait noir dans la vallée !
J’ai cru qu’une forme voilée
Flottait là-bas sur la forêt.
Elle sortait de la prairie ;
Son pied rasait l’herbe fleurie ;
C’est une étrange rêverie ;
Elle s’efface et disparaît.

LA MUSE.

Poète, prends ton luth ; la nuit, sur la pelouse,
Balance le zéphyr dans son voile odorant.
La rose, vierge encor, se referme jalouse
Sur le frelon nacré qu’elle enivre en mourant.
Écoute ! tout se tait ; songe à ta bien-aimée.
Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée
Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.
Ce soir, tout va fleurir : l’immortelle nature
Se remplit de parfums, d’amour et de murmure,
Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.

LE POÈTE.

Pourquoi mon coeur bat-il si vite ?
Qu’ai-je donc en moi qui s’agite
Dont je me sens épouvanté ?
Ne frappe-t-on pas à ma porte ?
Pourquoi ma lampe à demi morte
M’éblouit-elle de clarté ?
Dieu puissant ! tout mon corps frissonne.
Qui vient ? qui m’appelle ? Personne.
Je suis seul ; c’est l’heure qui sonne ;
Ô solitude ! ô pauvreté !

LA MUSE.

Poète, prends ton luth ; le vin de la jeunesse
Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.
Mon sein est inquiet ; la volupté l’oppresse,
Et les vents altérés m’ont mis la lèvre en feu.
Ô paresseux enfant ! regarde, je suis belle.
Notre premier baiser, ne t’en souviens-tu pas,
Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile,
Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras ?
Ah ! je t’ai consolé d’une amère souffrance !
Hélas ! bien jeune encor, tu te mourais d’amour.
Console-moi ce soir, je me meurs d’espérance ;
J’ai besoin de prier pour vivre jusqu’au jour.

LE POÈTE

Est-ce toi dont la voix m’appelle,
Ô ma pauvre Muse ! est-ce toi ?
Ô ma fleur ! ô mon immortelle !
Seul être pudique et fidèle
Où vive encor l’amour de moi !
Oui, te voilà, c’est toi, ma blonde,
C’est toi, ma maîtresse et ma soeur !
Et je sens, dans la nuit profonde,
De ta robe d’or qui m’inonde
Les rayons glisser dans mon coeur.
...
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.
...